Des humains derrière le masque

 

Depuis des mois, plusieurs personnes ont vécu sans être effleurées d’une main ou même d’un regard, d’autres se seront contentés d’un petit 5 à 7 virtuel de temps en temps. On peut donc présumer que certains se retrouveront, le sourire aux lèvres, au jour un du retour au travail. Mais de là à dire qu’ils seront prêts à passer l’éponge sur leurs habitudes d’avant et à accueillir avec joie de nouvelles règles de distanciation, il reste encore un grand pas à franchir.

Marie-Hélène Proulx M.A. en sexologie

Lorsque le virus nous monte à la tête

Photo d’Anna Shvets sur Pexels – Avant d’essayer de rassurer, tentons de comprendre les craintes.

Chaque nouvelle règle que l’on impose en milieu de travail rappelle que cette réalité est beaucoup plus qu’une simple transition à oublier le plus vite possible. Bien sûr, aucun gestionnaire ne peut, du jour au lendemain, prendre sur ses épaules la responsabilité de la vie et de la détresse intimes de chacun. Mais le gestionnaire peut-il vraiment faire abstraction du fait que ses employés ont connu bien d’autres sources de détresse, durant ce dernier trimestre, que l’équilibre travail famille ou le branchement de leur ordinateur en télétravail?

Selon Patrick Labbé, impliqué dans l’intervention préventive, à MIELS-Québec, un organisme d’action pour le VIH, essayer d’imposer des comportements pour le bien de tous, en banalisant les causes de résistance de chacun, s’avérera probablement aussi pénible qu’inutile. La qualité de vie et l’écoute joueront alors, d’après lui, un rôle de premier plan au moment du retour au travail : « Je crois que ce qu’il serait important de retenir de cette situation, c’est de prendre en considération l’humain avant tout. Il faut comprendre que l’humain est un être social. C’est stressant de retourner au travail, avec des mesures d’hygiène qui sont très serrées et de devoir s’y conformer à chaque fois que l’on sort de chez soi. Alors je crois qu’il faut faire en sorte de rendre l’expérience agréable au travail pour les employés et pour tout le monde, en fait, qui est présent. »

Parce que nous existions avant Ce jour

Les membres d’un groupe ne reviennent donc pas de ces événements comme des pages vierges après de longues vacances réparatrices. Selon Marie-Ève Normand responsable de l’éducation au Rond Point, à Sept-Îles, un autre organisme dans le domaine du VIH, l’impact de ces événements peut varier, selon la vulnérabilité et le réseau de soutien de chacun, qu’il s’agisse d’employés, ou encore de bénéficiaires : « Admettons que moi, j’ai commencé le confinement et que je n’allais déjà pas bien. Si je commence le confinement avec une dépression majeure et peut-être des idéations suicidaires, cela ne viendra pas m’aider. Une personne âgée qui est déjà isolée, qui attend seulement le samedi matin parce que son fils vient la visiter, un moment donné, lorsque tu n’as même plus accès à ce petit bonheur là, ça fait une plus grande différence que pour moi qui suis super active et qui vais quand même bien. ». Il est donc fondamental de prendre en considération l’historique de chacun, afin d’éviter que les moyens d’application des règles ne créent des effets aggravants.

Le fait de savoir qu’un proche ou tout autre membre de son environnement subit la pandémie ou ses contrecoups sociaux ou économiques affecte aussi l’adaptation. En revanche Marie-Ève Normand dit croire aussi que cet attachement aux siens peut créer des motivations supplémentaires pour agir et protéger ceux qui l’entourent : « Mais perdre mon petit pub municipal, ce sera une perte de quelque chose que j’aime bien. Ce sont des choses comme ça que nous voulons éviter dans notre réalité à nous. Parce que ces petits commerces-là, qui ont réussi à faire leur place, qui fonctionnent depuis 20 ou 30 ans, ont été profondément affectés par cette crise, même s’ils étaient en bonne santé financière. On veut éviter une deuxième vague, parce que, si elle arrive, je ne suis pas certaine qu’ils vont y survivre. »

Zones grises à l’horizon

Mais ce qui complique la donne, lorsqu’il faut prendre en considération le risque de chacun, c’est que, justement, le rythme auquel chacun est prêt à se décloisonner varie. Et même ceux qui décident de tout faire dans les règles ne peuvent jamais aspirer à un rythme zéro, justement parce qu’ils sont aussi dépendants des comportements des autres.

Mais sur ce point, Madame Normand remarque que de devoir naviguer entre plusieurs nuances de zones grises faisait partie du quotidien de Monsieur et Madame Tout-le-Monde bien avant la pandémie : « Nous prenons le risque chaque fois que nous prenons notre voiture. Et ce n’est pas nécessairement nous qui allons être fautifs. Il peut se passer un accident parce que quelqu’un d’autre a fait un mauvais choix : il a tenu à conduire son auto même s’il était saoul. »

Photo de Gustavo Fring sur Pexels – Reporter tout contact physique à une date indéterminé, un objectif réaliste?

Tout gestionnaire, et à plus forte raison les intervenants comme Patrick Labbé, doivent donc prendre en considération la capacité et la volonté des personnes à respecter les règles pour en venir, avec eux, à déterminer les comportements les plus sécuritaires possibles. Il doit d’ailleurs lui-même aider plusieurs personnes à gérer les conséquences non négligeables d’entrer directement en contact avec le corps de quelqu’un d’autre, dans le cadre de son propre travail en santé sexuelle, lorsque quelqu’un lui exprime l’intention :

« Il faut reconnaître que, oui, l’abstinence est une solution efficace en temps de COVID-19, qu’elle l’est aussi pour les ITSS, mais à quel point et en quel sens l’est-elle vraiment ? Parce que si je n’ai pas de contact, je n’ai pas de risque de transmission, mais, elle n’est pas efficace dans le sens où, sur le long terme, ce n’est pas une solution qui est réaliste pour la majorité de la population. » Patrick Labbé – Leader au développement de l’intervention préventive chez MIELS-Québec

Oser le réalisme

Cette règle s’applique aussi à ceux qui, lors de leurs échanges avec monsieur Labbé, évoquent leur refus de porter le préservatif ou encore le masque. Ce dernier se défend bien cependant de baisser les bras; au contraire, il y entrevoit une raison supplémentaire pour lui de demeurer toujours à l’affut des dernières connaissances et solutions alternatives et de peser le pour et le contre de chacune d’entre elles : « Nous allons toujours aborder la question du condom en contexte de sexualité. Si je suis devant quelqu’un qui, devant moi, est mitigé, c’est sûr que je vais renforcer la croyance en les bienfaits du condom. Mais si j’ai devant moi quelqu’un qui a la conviction ferme qu’il n’utilisera pas le condom, le temps que je pourrais investir dans des méthodes alternatives va être beaucoup plus bénéfique que de me limiter à une seule méthode à proposer. »

L’appel à la science devient alors un aspect incontournable, mais il n’est pas le seul qui peut faire pencher la balance. Marie-Ève Normand remarque que de créer un espace sécuritaire pour discuter de ce qui leur plait et leur déplait permet souvent aux jeunes de s’exprimer et de s’échanger des pistes de solutions équivalentes. Cette travailleuse sociale a d’ailleurs entendu plus d’une fois des jeunes affirmer leurs préférences en matière de préservatifs.

Ainsi, en optant pour le dialogue plutôt qu’un ton péremptoire, Marie-Ève Normand parvient parfois à souligner l’éventail des choix et à encourager les personnes d’abord réticentes à persister dans leurs explorations : « Moi, j’ai dit aux jeunes : ‟Ça se peut que tu essaies un condom et que tu ne sois pas bien dedans.”. C’est comme lorsque tu magasines des pantalons : vient un moment où il faut que tu prennes le temps de les essayer. Comme intervenant, à partir du moment où tu dis cela, tu gagnes de la crédibilité, parce que les gens réalisent que ce ne sont pas tous les condoms qui sont pareils. Et avec les masques, c’est un peu ce qui se passe : différents tissus ont été reconnus et homologués comme plus performants pour l’usage que nous voulons en faire avec le Coronavirus. Et puis, il y a plusieurs couturières et plusieurs boutiques qui ont commencé à faire des masques. Il y en a de toutes sortes. »

De la réduction des méfaits à la gestion des bienfaits

Photo d’Igor Starkov sur  Unsplash – D’autres risques accompagnent les pratiques dites sécuritaires.

Mais pour ceux qui interviennent dans le contexte actuel, le défi est beaucoup plus vaste que de simplement maintenir le combat, sur le terrain, en faveur de pratiques plus sécuritaires. Il s’agit maintenant d’aider leurs bénéficiaires à affronter des situations nouvelles, inconnues, et de se faire un vecteur rapide et efficace de transfert des dernières données sur le sujet, renchérit Patrick Labbé : « Il y a beaucoup de questions, même en lien avec la Covid. Les gens veulent savoir comment pratiquer leur sexualité en temps de COVID-19 : est-ce qu’ils peuvent pratiquer la fellation, par exemple, sans avoir de risque de transmettre la COVID-19? Est-ce qu’ils peuvent avoir un partenaire sexuel ? »

Pourtant, en proposant de nouvelles solutions, Patrick Labbé est conscient qu’il ouvre aussi la porte à de nouveaux périls. Et là aussi, il doit toujours garder sa longueur d’avance sur les connaissances, afin d’éviter de jeter ses interlocuteurs dans la gueule du loup avec les solutions qu’il propose. Ainsi, lorsque, pour concilier désir sexuel et COVID-19, les gens abordent avec lui des solutions de sexe sans contacts, ses avis en gestion de risque dépassent de loin le cadre de la pure virologie : « Mais l’idée n’est pas d’encourager à faire du sexe par vidéoconférence. Nous ne disons jamais ‟Cette chose est la solution à ton problème”. Nous sommes au courant que la sextorsion existe. C’est pour cette raison que nous allons aussi faire de la prévention en leur suggérant, “ Si vous avez des tatous, des cicatrices ou des perçages qui permettent de vous reconnaître…, ou essayez de ne pas montrer votre visage aussi dans un contexte comme celui-là. ”. On peut parler de ces choses-là. Nous pouvons parler de cela avec une approche de réduction des méfaits. »

Trouverais-je un humain au bout du fil?

La plupart des usagers doivent se contenter d’un secours en ligne pour apaiser leur anxiété. Pourtant Marie-Ève Normand se dit encore très consciente de l’importance de maintenir un esprit de confiance, voire de communauté, si l’on veut parvenir à faire passer son message et à offrir des solutions réellement adaptées.

Et cela devient plus important encore, dans un contexte où les règles de santé publique, déjà écrasantes, peuvent facilement mener à un climat de suspicion et de dénonciation. Pourtant, Marie-Ève Normand a pu constater tout le contraire dans le cas de la récente pandémie. Les premiers infectés ont informé ouvertement leur entourage de leur état viral et leur révélation semble avoir été bien accueillie : « Cela pourrait jouer à l’inverse : ‟ Je sais que tu es malade et ça me fait peur, alors je deviens combatif. Je vais aller jeter des œufs dans ta fenêtre. ”. Cela aussi pourrait arriver. Mais je n’en ai pas entendu parler. Mais cela s’est déjà vu dans d’autres types de problématiques. Mais je dirais que dans le contexte actuel, ce que nous avons pu observer, ce sont les réflexes d’entraide. »

Ces raisons motivent donc Marie-Ève Normand et son équipe à concentrer leurs efforts sur le maintien de la relation de confiance, plutôt que de faire appel plus froidement au sens du devoir de chacun et à la gravité des conséquences. L’appel à l’empathie constitue aussi un argument, généralement bien accepté, pour convaincre les plus ardents défenseurs des discours plus défaitistes ou complotistes de descendre des barricades : « Ce que j’essaie de faire avec ces gens-là, c’est de les sensibiliser au fait que, peu importe d’où vient la maladie, il y a des gens qui vivent avec cela, et qu’il faut faire attention à ce que l’on dit, parce que ça peut les blesser. Je n’essaie pas de les convaincre que le problème ne vient pas de nos gouvernements ou d’un complot, parce que je pense que ces croyances sont tellement ancrées sur des peurs profondes qu’il faudrait une thérapie de 20 ans. »

Une écoute innovante

Cette étude attentive des préoccupations de chaque groupe concerné constitue d’ailleurs une des avancées que les mouvements de prévention du VIH peuvent évoquer avec le plus de fierté, selon Viviane Namaste, professeure à l’Université Concordia, qui étudie déjà le VIH au Québec depuis quelques décennies. Et il s’agit aussi, à son avis, d’un des points sur lesquels les décideurs et les personnalités qui s’affirment à propos de la COVID-19, qui ont jusqu’ici agi dans l’urgence, ont maintenant le plus à apprendre.

Et ce partage d’expérience a particulièrement lieu d’être, à l’avis de cette chercheuse, dans un contexte où l’approche des autres corps et l’intimité demeurent un enjeu persistant :

« Et le message de Monsieur Legault qui disait que le temps était venu pour la monogamie, ça indique une certaine conception du monde. Et on voit cela dans les messages véhiculés par le gouvernement, par exemple. Ils ont annoncé que, maintenant, les gens peuvent se rassembler en groupes de 10 personnes. Ils avaient fait un dessin pour indiquer comment nous pourrions aménager notre cour, en disant même où pourraient être situés les enfants. Ma réaction à cela a été ‟C’est parfait pour les fonctionnaires qui habitent à Sainte-Foy et qui ont une grande cour.”.  Mais la grande majorité des gens que je connais, à Montréal, n’ont pas ça. Les messages véhiculés présument parfois d’une certaine façon de vivre. » – Viviane Namaste, professeure à l’Université Concordia

Photo by Oleg Magni from Pexels. – Se mettre à l’écoute des objections amène parfois sur des pistes de solutions.

Par-delà la critique du travail accompli, Viviane Namaste avance qu’une telle écoute comporte aussi l’avantage de mener à des solutions qui « proviennent de la racine » pour régler des problèmes de terrain. Ainsi, des gens confrontés à la peur quotidienne de l’infection demeurent à son avis, les mieux placés pour proposer des solutions qui auraient tout avantage à devenir virale.

Ainsi, il semblerait que, malgré tous ces changements, le bon vieux conseil de s’attarder à l’écoute de ses équipes reste de ceux qui ne se démodent pas facilement : « Je vais citer l’exemple des travailleurs dans les supermarchés. C’est quand même fascinant : nous allons aller dans certains endroits, nous allons mettre les aliments sur la plate-forme roulante, l’employée va les manipuler et les mettre dans notre sac. Cela va être la pratique dans un endroit alors que dans un autre, la travailleuse ne touchera même pas à nos articles. Elle va seulement scanner et demander notre aide pour la manipulation. Donc, c’est la même activité, mais avec une gestion différente qui peut augmenter ou diminuer les risques. »

 

Voilà donc comment les intervenants proposent de dépasser le discours moralisateur pour mieux conjuguer l’entraide à l’influence. Mais où ces experts vont-ils chercher toutes ces idées? Pour le savoir, commencez par le début de la série avec Les pandémies, au Québec? C’est de la vieille histoire.

Mais si l’objectif, pour vous, est de dépasser le cas par cas, pour construire un discours à portée plus vaste, qui vise à toucher plus loin et à plus long terme qu’une simple phrase-choc sur le web, lisez Éduquer à l’espoir et à la patience.

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Marie-Hélène Proulx
Fondatrice en 2017 de Portail Immersion, Marie-Hélène est avant tout une passionnée des activités et des loisirs immersifs avec une très grande expérience dans la production de répertoire pour les loisirs et la jeunesse.